Attention Spoilers, allez voir le film si ce n'est déjà fait
La vie juive religieuse est régie par de nombreuses règles.
L’une de ces règles stipule que l'on ne doit pas se lancer dans la pratique mystique de la Kabbale avant d’avoir passé au moins 10 ans à étudier – et à pratiquer – les lois, textes et commandements fondamentaux. Cette garantie empêche quiconque de toucher à la structure du monde sans en comprendre correctement les conséquences.
J’ai toujours aimé cette règle car non seulement elle confirme que les arts mystiques sont reconnus comme réels, mais c’est aussi la preuve que leur utilisation n’est pas considérée comme une hérésie. Certaines histoires parlent de ce rabbin qui savait combien de temps durait la période de gestation d’un animal spécifique sans jamais avoir quitté son bureau de toute sa vie. Juste en ayant étudié les bases cachées de la Torah. Comment un autre savait qu'en disant bonjour et en souriant à tous ceux qu'il rencontrait le matin, il pouvait influer sur l'essence du monde. Et nous connaissons tous l'histoire du Golem.
La magie n'étant qu'une science encore incomprise, Oppenheimer -le film- pourrait être l'histoire de ce juif qui, bien qu'obsédé par la vision d'un monde caché, n'a pas mis en pratique les lois fondamentales de la torah avant de plonger dans la magie et de matérialiser son pouvoir destructeur.
À bien des égards, le 12e film de Christopher Nolan pourrait être considéré comme son opus magnum.
On pourrait affirmer que tout ce qu’il a fait jusqu’à présent n’était qu’une série de tests destinés à raconter cette histoire. Des thèmes à la manière de la présenter. Interstellar était une thèse massive sur la gravité, l'amour et les trous noirs. Inception traitait de l'impact des rêves et des obsessions affectant le monde réel. Dunkerque lui a permis d'aborder les événements historiques avec le sérieux qu'ils méritent. Même la trilogie Dark Knight avait un engin nucléaire au cœur de son climax tout en présentant en même temps aux citoyens et aux prisonniers de Gotham un dilemme débilitant semblable à celui de la guerre froide : par peur du pouvoir de l'autre groupe sur vous, cèderiez-vous à la panique en faisant exploser l'autre navire ou accorderiez-vous plus de valeur à votre moralité en tant que membres de la race humaine ?
Et ce n'est que lorsque les étoiles furent alignées sur le tournage de Tenet (un film mentionnant Oppenheimer dans le texte) que Robert Pattinson lui a présenté la biographie du scientifique, biographie qu'il ne lâcha plus avant que l'adaptation s'en retrouve sur grand écran.
Un des éléments les plus marquant pour le spectateur qui fait l'experience d'Oppenheimer (et c’est une expérience) est la manière dont le récit est présenté. Dans Memento, Christopher alterne séquences en noir et blanc et séquences colorées en présentant deux points de vue différents. Les séquences en couleurs sont le point de vue subjectif du protagoniste principal. Leonard ne peut pas créer de nouveaux souvenirs et voit le monde tel qu'il le ressent. Il est animé par l’émotion. Il veut se venger, guidé par l'amour qu'il a perdu. Les souvenirs chéris emmagasinés avant de ne pouvoir en créer de nouveaux. Avant que la RAM ne devienne ROM.
Chez Oppenheimer, les séquences de couleurs montrent ce que Robert J. vit et ressent. Les teintes viennent avec l'assomption que son monde est vibrant, vivant, capable de changement et d'émotion. Capable de création et d'action dans le monde physique (ce qui est, comme l'explique la Kabbale, la raison de notre présence ici bas. Les morts ne peuvent pas interagir avec celui-ci, la mort scellant toutes les actions et tout jugement jusqu'à une éventuelle réincarnation). Oppie est nostalgique du désert américain alors qu’il étudie en Europe et aime tellement qu’il est considéré comme un coureur de jupons ayant des aventures à gauche et à droite. Pourtant, il tiens à tenir la main de celle qu'il aime et à lui apporter des fleurs, même lorsqu'on l'intime à plusieurs reprises d'arrêter. Une sensibilité qui, une fois ramenée à la surface, imposera sur son être toute l'écrasant fardeau des responsabilités morales que ses actes futurs entraîneront.
Opposées de ces séquences, les parties en noir et blanc représentent les vues de l’amiral Lewis Strauss, un self made man (à l'image du père de Robert O.). Lewis est attaché au travail et aux traditions - il préside au siège d'une synagogue à New York -. Dans Memento, les séquences à monochromes offrent une vision moins émotionnelle et plus objective des événements. Alors que l'on colle toujours à Leonard dans les plans en couleurs, les parties en noir et blanc proposent une représentation plus globale de l’action comme l’illustre le moment où Leonard entre dans la réception de l’hôtel. Là, la caméra se dirige vers le réceptionniste et reste collée au bureau lorsque Leonard quitte les lieux, le POV de la séquence colorée du même événement l'accompagnant à l'extérieur. Dans Oppenheimer, les opinions de l'amiral Strauss sont binaires (pour ou contre lui, le bien ou le mal, les puissances politiques vivent dans des mondes de lumière ou d'ombre) mais il est aussi le mètre étalon (oserais-je dire l'archétype ?) des gens « vivant » dans un monde d'ombre ou de lumière, monde dans lequel Oppenheimer n'a pas sa place. Un monde né des conséquences des actions du scientifique et de son équipe, un monde incapable de faire naître la magie sans son aide et incapable de changer et d'échapper aux conséquences gravées dans la pierre de ladite magie (encore une fois, "les morts", c'est à dire les non-créateurs, ne peuvent pas changer le monde physique, ils vivent en noir et blanc). La seule chose à faire est d’essayer de le punir, se sentant exclus de son précieux entourage. Lewis Strauss s'efforce de le faire taire pour se venger. Le président Harry Truman, frustré par le manque d'intérêt d'Oppie pour un monde régit par la raison du plus fort, le chasse, lui et ses idées, du bureau Ovale. Leurs efforts sont récompensés à court terme mais l'héritage d'Oppenheimer perdure. Les puissants ont appuyé sur le bouton et vivent désormais dans la peur et l’effroi, rejetés dans un monde incolore. Ils sont exclus de leurs aspirations finales alors que la morale, les idées et les conséquences d'Oppenheimer traversent toutes les barrières physiques. Telles des particules et des ondes. Vous allez vous en sortir. Mais pas vraiment.
Tout aussi frappante est l'opposition de ces mondes en image à deux courants proéminents du judaïsme.
D.ieu a donné la Torah aux fils et filles d'Israël, substitué à son nom initial (Jacob) après que celui-ci ait vaincu l'éternel, ou en tous cas ne soit pas vaincu par lui. Le judaïsme est la combinaison de deux mondes.Le premier, écrit, l'autre, parlé. L'un, absolu (gravé dans la pierre et descendu du Sinaï), un autre - adaptable au temps et aux hommes - possédant une légère marge de manœuvre. Vivant, respirant, baisant avec une communiste plus jungienne que freudienne. Le choc culturel générationnel dans les familles juives est toujours le même. Certains membres sont traditionnels, d'autres mystiques.
Qu'ils soient religieux ou non, les traditionnels appliquent les règles telles qu'ils les ont apprises avec un sentiment d'appartenance à un groupe, une tribu. Ils sont fiers de leur héritage à juste titre. Les chants de leurs pères entendus à la synagogue. Les recettes de leur mère. Les traditions liées aux fêtes. Les jeûnes. Les livres. Les couleurs, les bibelots et les tricots aux motifs d'autrefois. Les enfants doivent transmettre le nom de famille et l’héritage culturel. Certains d’entre eux ne sont même pas sûrs qu’un Dieu existe. La vie après la mort est pur fantasme. Ce que le livre raconte est moins important que ce qu’il représente. L'appartenance.
Les mystiques, pour leur part, sont leurs opposés absolus. Ils ne se soucient pas de la tradition. Ils s'ennuient pendant les services religieux. Ils valorisent la morale plutôt que l'héritage culturel, l’amour plutôt que les règles strictes. Le mysticisme sur les stratégies relationnelles. Son amante Jean, au moment où Oppie prévoit son marriage avec sa future femme, le prévient : s'il ne compte que sur son génie pour réussir, son mépris des sentiments d'autrui finira par le se retourner contre lui et le mordre jusqu'au sang. En effet, l'homme qui a renoncé à la tradition (le J. dans Robert J. est pour Julius, prénom de son père, chose qui d'après son professeur à Cambridge ne signifie pourtant « rien, apparemment ») est hanté par les visions obsessionnelles d'un monde qu'il ne peut pas toucher mais veut comprendre, étudier, saisir et sinon contrôler, du moins apprivoiser dans une certaine mesure. Ainsi, Oppenheimer espère imposer ce pouvoir à une puissance maléfique pour sauver des vies, malgré les avertissements de son ami Isidor Rabi, conscient que ce pouvoir tombera sur « les justes et les injustes ». Et même s'il est celui qui trouve et soulève la pierre pour découvrir le serpent qui s'y cache, il ne sera pas maitre de ce pouvoir et n’aura donc contrôle sur la façon dont il est utilisé. Par des gens qui respectent les règles. Et qui n’ont pas de manuel pour celui-ci.
Le monde désormais contaminé, la seule façon de survivre étant désormais de patauger dans le venin, alternant doses curatives ou fatales (c'est-à-dire agressives et encore plus agressives), il ne reste que tragédie, peur, anxiété et regrets. Pas étonnant que Christopher Nolan ait inséré des plans du prétendu suicide de la bien aimée d’Oppenheimer dans le montage du climax, poussant Robert à admette que la bombe H ne devrait jamais exister. Il a connu le chagrin et la détresse à la mort de Jean Tatlock et de fait, une culpabilité tout aussi terrible pour chacune des 220 000 victimes des bombes Atomiques nées de Trinity.
La dernière fois que je suis allé en Israël, j’ai parlé à plusieurs personnes de ce qui se passe là-bas actuellement . Certains défendent farouchement le pouvoir en place. Se battent pour la sécurité et les règles, au mépris possible (et probable) des libertés fondamentales telles que l’indépendance des tribunaux. Aussi souvent utilisée à mauvais escient qu'elle soit, la citation de Benjamin Franklin « Ceux qui renonceraient à la liberté essentielle pour s'offrir un peu de sécurité temporaire ne méritent ni la liberté ni la sécurité » semble toujours plus pertinente aux yeux de leurs adversaires, prônant la paix, la liberté et un changement de régime. Bien qu’il semble que les parties en conflit soient là pour rester et bien décidées à se battre jusqu’à ce que l’autre soit mort et enterré, un de mes oncles perçoit pour sa part la situation comme une lutte nécessaire. Un cri fort et douloureux du peuple qui, comme dans toute naissance douloureuse, conduira à une société plus évoluée et plus juste.
Espérons que le monde, si nous le détruisons pas avant, arrive à ce status quo, même si cela prendra probablement quelques décennies /siècles. Les Oppenheimer et les Strauss du monde auront besoin de se parler et de se comprendre à un moment donné, car le manque de communication enter eux entraînera la perte des deux. L'un pétri par l'anxiété et de la peur morale de mal agir et l'autre accrochée par instinct (et par peur sans doute, du changement, de l'inconnu, de la parte de control) à un ego survivaliste. Si les choses se gâtent, le désespoir de l’un entraînera la destruction des deux. Et la notre dans la foulée.
Final Notes ::
Il y a encore tellement de choses à dire sur le film, sur le format, les autres thèmes et Parti-Pris...
Je ne pouvais pas terminer sans mentionner les performances des acteurs - transformant les dialogues en véritable mélodie et magnifiant la personnification des personnages -, le montage dynamique de Jennifer Lame, la cinématographie époustouflante de Hoyte van Hoytema et la musique tout aussi fascinante de Ludwig Göransson, faisant de chacun de mes 11 visionnages un concerto 4D sous hypnose. J'en reparlerais probablement plus tard.
(Co-)auteur/scénariste de Taxi Driver, Rolling Thunder, Mishima et Bringing out the Dead, Paul Schrader a qualifié Oppenheimer de « meilleur et plus important film de ce siècle ».
À date (14 septembre 2023), Oppenheimer est actuellement le second film classé R le plus rentable de tous les temps et se pose à la 41e place dans le prestigieux top des 250 films les mieux notés sur IMDB.
Il y rejoint la plupart des films de Christopher Nolan (Interstellar (#24), The Dark Knight Rises (#69) Inception (#14) The Dark Knight (#3) The Prestige (#43) Batman Begins (#129) et Memento (#29)).
Ne manquent dans ce top que son premier film Following, Tenet (qui me tient énormément à cœur et ça me suffit) et son épopée consacrée à la seconde guerre mondiale Dunkerque. Dunkerque étant le plus rentable sur le sujet et ayant valu, en plus de ses 61 récompenses, une médaille de Commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique ( CBE ) à son réalisateur, c'est un plutôt bon palmarès.
Toues les films précédents de Christopher Nolan sont désormais disponibles en 4k à l'exception de Following et Memento, tous deux ressortant actuellement dans une nouvelle édition Blu-ray chez 101 Films. Si vous êtes en France, je conseille de les acheter ou de vous renseigner auprès du magasin Metaluna Store, un passage presque obligé pour tout ce qui est import collector.
Pour finir, et si vous comprenez l'anglais, je ne serai que trop vous conseiller de jeter une oreille sur le podcast Every Movie Ever Podcast (Apple or Spotify) puisqu'ils veinent d'acheter une série passant en revu chacun des films du réalisateur (mais le reste des épisodes est épique également).
J'ai enfin partagé une partie de mon récent voyage à Londres sur mon Instagram perso, voyage dont le but principal était de vois Oppenheimer en IMAX 70MM, vu que nous n'avons pas eu la chance d'avoir une des 30 copies de ce film dans ce format spécifique. Et honnêtement, ça valait carrément le déplacement.
OPPENHEIMER (2023) - Une production Syncopy / Atlas Entertainment / Gadget Films / Présenté par Universal
Réalisateur :: Christopher Nolan
Scenaristes :: Christopher Nolan, Kai Bird (roman), Martin Sherwin (roman)
Distribution :: Cillian Murphy, Emily Blunt, Robert Downey Jr., Florence Pugh, Alden Ehrenreich, Jason Clarke, Tom Conti, David Krumholtz, Josh Harnett and Josh Zuckerman amongst other equally talented actors.
Musique :: Ludwig Göransson
Prises de vue :: Hoyte Van Hoytema
Montage :: Jennifer Lame
Production design :: Ruth De Jong
Casting :: John Papsidera
Le reste est sur IMDB et dans le générique de fin





